Tom Chaplin ne s'est jamais imaginé capable de tuer. Pourtant, en octobre dernier, la pensée était bien là : la rage soudaine de tuer Bono. Keane était au top avec le succès de leur premier album "Hopes & Fears" vendu à cinq millions d'exemplaires. En première partie de U2 aux États-Unis, Chaplin s'est retrouvé devant le buffet des coulisses de la salle où ils jouaient à Boston, à écouter le discours du chanteur de U2. Un discours sur comment les lignes de réservations par carte de crédits à tarif majoré apportaient un public affluent mais ennuyeux. Il doit y avoir une attribution de sièges au tarif économique pour ceux qui veulent vraiment écouter du rock, ordonna-t-il.
Chaplin hocha la tête mais devint fixé sur les couteaux à découper disposés sur la table près d'eux. "La pensée m'est venue. Je vais tuer Bono. Juste comme ça. Comme quand tu entends le métro approcher et que tu ressens l'envie de sauter. C'était l'égo. J'ai pensé, je pourrais le tuer maintenant. Bono pourrait mourir de mes mains."
A deux heures du matin dans le quartier de Soho de New York les codes et les conventions qui font du trio de "jeunes hommes sympathiques" commencent à tomber. C'est un scénario rock inhabituel : la tournée des bars de Keane. Ceci est la troisième étape d'une mini-beuverie galante et zig-zaggante. "Je pense que nous avons tous appris un peu sur notre psychopathe intérieur ces deux dernières années," marmonne le pianiste Tim Rice-Oxley, alors que d'autres bières import arrivent. "Je sais que je suis entré en contact avec le mien", ajoute le chanteur Tom Chaplin.
Tout de même, boire avec Keane est civilisé et drôle. Rice-Oxley est sagement intellectuel mais tout autant charmant. Le batteur Richard Hughes blague sur comment Bono, Chris et Gwyneth sont venus dans la loge de Keane demandant si ils pouvaient entrer. "Tu ne diras jamais 'Non dégagez, je regarde un peu la télé'. Tu veux dire, fais ce que tu veux. C'est ta ****** de tournée".
Chaplin est drôle aussi, mais la boisson faisant effet il a quelques vieux comptes à régler. En juillet 2005 le Guardian publie une histoire suggérant que le groupe a consulté une compagnie gérant leur image pour accroître leur appel. "En premier on dit de nous que nous n'avons pas de style et que nous ne sommes pas comme un groupe de rock devrait être, puis ils suggérent que nous sommes comme un groupe d'idiots sorti de Pop Idol. Que des conneries."
C'est vrai que, pour certaines personnes, Keane n'est pas rock'n'roll, mais d'autres ont su leur répondre sur une fréquence "psy" spéciale depuis un moment. Plus tôt cette année, l'auteur de Trainspotting Irvine Welsh a déclaré être fan et s'est proposé pour faire ses débuts dans la réalisation de clips avec la nouvelle chanson Atlantic. Et puis, l'an dernier, ils ont été invités à dîner chez Brett Easton Ellis. L'auteur d'American Psycho cite "Somewhere only we know" comme étant l'une de ses préférées. Ellis est aussi présenti pour travailler sur un prochain clip.
"Je pense que beaucoup des personnes aimant le groupe sont cinglés, des déviants perverts, mais très contre-courant," dit Welsh. "Brett a probablement senti cela aussi. En tant que romancier tu es toujours en guerre contre ce qui est branché. Je m'identifie peut-être à cela parce que j'ai eu les critiques contraires : ne pas être allé dans une école privée ou Oxbridge. Mais ce sont des gars plutôt huppés cependant."
Réaliser le clip fut une expérience enrichissante pour les deux parties. Tandis que Welsh vociférait ses instructions dans son porte-voix sur une plage de la côte sud, une jeune femme avec un gros caniche blanc errait sur le décor. "J'ai hurlé, faites moi dégager cette conne et son putain de chien de cette putain de plage!" se souvient Welsh. C'était Nat, la petite amie de Chaplin et son chien. "Il a été cool, tout comme sa nana", ajoute-t-il.
Il y a six mois, Keane était en désordre. Après sept ans de galères, "Hopes & Fears" leur donnait le succés à un degré tel qu'ils n'imaginaient pas. Mais y donner suite s'avéra être une autre paire de manches. Pendant les sessions pour le nouvel album "Under the iron sea", Rice-Oxley et Hughes se disputèrent dans un bureau et Chaplin disparu tout simplement. "Il ne voulait plus être dans Keane," dit Rice-Oxley. "Tout le monde dans le groupe se faisait mener par son propre barjot intérieur."
La désintégration de Keane commenca l'été dernier avec Rice-Oxley isolé sur le bar-terrasse d'un hôtel cinq étoiles de Nice, en rage. Le groupe était sur la route avec U2. Durant la tournée ils regardèrent Bono jongler parmi ses différents roles de prêcheur, chanteur et politicien avec admiration. Pendant ce temps, leur chanteur commençait à sombrer sous la pression du succès. Rice-Oxley et Chaplin étaient sortis dîner pour voir où les choses n'allaient pas. Ce fut un repas exquis. Ils se rappellèrent que c'était tout ce dont n'importe quelle groupe rêvait de faire et qu'ils devaient le savourer. Ils marchèrent jusqu'à leur hotel et Rice-Oxley suggéra un dernier verre avant de se coucher dans le bar chic sur le toit de l'hôtel. Chaplin n'est pas venu. Il est sorti boire avec l'équipe de route à la place. "Cela semble stupide maintenant, mais j'étais vraiment contrarié," dit Rice-Oxley. "Je pensais qu'on était en train de réparer nos erreurs et cela m'a donné l'impression qu'il se foutait complétement de moi."
En novembre, alors qu'ils étaient aux studios Heliocentric dans le East Sussex, où "Hopes & Fears" fut enregistré, ils ne communicaient plus du tout. "J'étais vraiment très mal," dit Tom Chaplin. "J'avais fait Live 8 et Madison Square Garden et j'admettrais facilement que je ne savais pas trop comment le gérer. Pendant que je ruminais sur mon égo, Tim essayait de nous inspirer pour produire un album génial."
"J'ai ressenti une pression très intense," dit Rice-Oxley "Il n'y avait pas de violence, mais on mijotait, tous sur le point de bouillir. Ou juste à être d'une ****** de mauvaise humeur. Richard et moi nous disputions parce que je lui disait que ce qu'il faisait n'était pas suffisamment bon. Tom ne voulait plus faire partie du groupe."
Deux semaines après le débuts des sessions alors qu'il enregistrait une chanson intitulé "Crystal ball", Rice-Oxley ne parvenait pas à joindre Chaplin par téléphone. Quand ils parlèrent finalement, Chaplin ne voulait pas sortir de chez lui. Rice-Oxley est sorti du studio, ai monté dans sa VW et a conduit une heure vers Tumbridge Wells. "J'ai fermé la porte d'entrée et je me suis dit, 'Ca y est. Nous sommes finis'. Une pensée vraiment très terrifiante."
Au Jerry's diner de Prince Street, Rice-Oxley s'attable devant un petit-déjeuner gargantuesque. Il adore New York et son esprit de 'permission'. Parfois la ville nous donne des nouvelles libertés même quand on est endormi. La nuit dernière il a rêvé qu'il devait couper les intestins de quelqu'un et qu'il courait dans une forêt en les agitant. 'Je n'ai aucune idée de qui, quoi et pourquoi,'' dit-il, 'Je n'ai jamais fait un rêve pareil.'
Une fois assis, il est drôle de voir qu'il ne remarque pas que le personnel du restaurant le regarde. La serveuse verse du jus d'orange dans son café et fait gicler du ketchup sur les serviettes pendant que ses yeux le dévisagent.
Même s'il est le charme incarné, il se réfugie derrière des épaisseurs protectrices de timidité. Ses yeux bleus ardoise évitent le contact. Demandez lui d'élaborer sur un point et sa respiration devient difficile, et ses manières deviennent mornes, comme s'il s'agissait d'un homme accusé à tort d'avoir un honneur calme et une décence après 10 heures d'interrogation.
Les bribes de conversation sont qualifiées par un 'si cela a un sens' ou 'si ce n'est pas complètement stupide de dire ça'. Sous la contrainte, il joue avec son alliance comme le Prince Charles. Mais il est épouvantablement conscient de tout cela. Le nouveau titre "Leaving so soon ?" est à propos de comment les gens lors des fêtes ont peur de la réserve de Rice-Oxley et se dirigent vers le bar. 'J'aimerais vraiment être l'une de ces personnes que tout le monde admire,' dit-il, repoussant la tristesse d'un geste de la main. Depuis la sortie de "Hopes & Fears", la présence scénique de Chaplin (tentant d'imiter Bono et Freddie Mercury) l'a changé en rock star. Mais il chante, bien sûr, les chansons et paroles de Rice-Oxley. 'Je deviens frustré. Je pense vraiment que Tom est le meilleur chanteur de sa génération. Mais, oui, une part de moi souhaite être capable d'en faire autant. Une part de moi se demande d'où la confiance vient pour être comme cela sur scène.'
Lorsqu'il était jeune, Rice-Oxley dit qu'il était chahuteur, une vraie grande gueule. A l'âge de 14 ans, il décida de se la fermer. A l'école privée de Tonbridge il valait mieux faire attention. Les prouesses athlétiques étaient glorifiées. L'introspection de Rice-Oxley et son amour pour les Pet Shop Boys ne l'étaient pas.
La dualité de sa relation avec Chaplin – la muse maussade et le chanteur théâtral – fait que Keane marche. Mais mise à l'épreuve par leur succès soudain, elle devient une combinaison causant jalousie et conflits.
A l'origine Rice-Oxley, Hughes et le guitariste Dominic Scott formèrent le noyau du groupe. Puis Chaplin, un ami d'école, proposa ses services. Chaplin et Rice-Oxley se connaissaient depuis leurs enfances. Leurs mères étaient devenues amies suite à la naissance presque simultanée de Tom Chaplin et du plus jeune frère de Tim, également prénommé Tom. Chaplin était trois ans plus jeune, bravache et impudent. Aucun des trois ne voulait qu'il joigne le groupe. 'Je n'étais pas sûr qu'il s'adapte,' dit Rice-Oxley. 'Mon attitude était, Voulez-vous vraiment donner un micro au gars le plus exaspérant et le plus gueulard ?' dit Hughes. Mais Chaplin avait une voix extraordinaire.
En 2001 Scott quitta le groupe, pensant que le succès ne viendrait jamais. Si vous ne vous êtes jamais demandé d'où venait la mélancolie de "Bedshaped" et de "We might as well be strangers" de l'album "Hopes & Fears", c'était une partie des sentiments de Rice-Oxley voyant que ses amis et ses pairs évoluaient tandis que son groupe s'effondrait. Rice-Oxley a efficacement repris le groupe en main. Il n'y aurait notoirement plus de guitare. Ses claviers seraient le noyau de toute leur musique. Mais c'était du déjà-vu. Après Tonbridge, Rice-Oxley fréquenta UCL et regarda l'ascension du groupe de son ami de fac Chris Martin avec Coldplay. Il avait même refusé de faire partie de ce groupe. Cela semblait inconcevable que la foudre tombe deux fois au même endroit. Mais ce fût le cas quand "Somewhere only we know" sortit début 2004. Canalisé par ses claviers, l'intensité de Rice-Oxley peut avoir un effet extraordinaire. Le premier jour de l'enregistrement du nouvel album, il était le seul dans le studio. Il brancha son piano et quelques pédales d'effets achetés dans des bazars lors de leur tournée américaine. Il commença à jouer. Ce qui en émergea était l'ouverture électronique d'une apocalypse imminente : le premier morceau instrumental de Keane, "The iron sea". Mais aussi, l'intensité sans mot de Rice-Oxley mis en musique. Il ne fait aucun doute que c'est Rice-Oxley qui fait que le groupe continue sa route. Mais ce qui fait de lui un artiste signifie qu'il ne pourra jamais être une star. En février Keane fut nominé comme meilleur nouvel artiste aux Grammys. En coulisse, Rice-Oxley faisait face à un triangle d'icônes : Bono, Bruce Springsteen, et Billie Joe Armstrong de Green Day tenant chacun une bière à la main. Rice-Oxley était paralysé. 'Cela ne me semblait pas crédible d'aller leur dire bonjour en égal,' dit-il. Puis Tom Chaplin arriva et traversa le groupe de mégastars.
'Cela résume bien la différence entre Tim et moi,' dit Chaplin. 'Mon ego est plus grand, je me suis dit, ***** alors, je suis dans un groupe. Quel est le pire qui puisse arriver ? Je suis plutôt préparé à passer pour un idiot.'